« La science est le premier péché, le germe de tout péché, le péché
originel. Voici la seule morale : « Tu ne connaîtras point.» Tout le reste en découle. »L’Antéchrist, § 48.
Nietzsche comme Celine ou Heidegger fait partie de ces références-passerelles, que
l’on trouvera aussi bien chez ceux qui se revendiquent de la révolution sociale, comme chez ceux qui se revendiquent du fascisme.
Cité à la fois par Deleuze , Guattari et par les néo-nazis, encensé sur certains forums
anarchistes et sur la plupart des forums fascistes, le philosophe fait l’objet d’un âpre combat pour s’en revendiquer, chaque camp accusant l’autre de n’ « avoir rien compris » à
l’œuvre du grand homme.
Pourquoi cet âpre combat contemporain ? Sans doute parce que Nietzsche présente une
caractéristique enviable à la fois pour les fascistes et pour ces révolutionnaires d’aujourd’hui qui n’aiment pas assumer les expériences révolutionnaires du passé, dès lors qu’elles ont un peu
abouti. S’il y a bien une chose sur laquelle le philosophe a été constant et clair, c’est sa détestation du socialisme et du combat de classe. Nietzsche l’individualiste c’est la rébellion sans
le réel de la révolution, la beauté du geste jamais compromise par les contingences du réel. Et de nos jours, fascistes et révolutionnaires bourgeois se revendiquent rebelles, avant
tout.
Pourquoi pas ? Mais alors qui a raison, les fascistes ou les révolutionnaires
non-socialistes ? Ou mène la pensée de Nietzche.
Quelques pistes, faites selon la seule méthode honnête qui soit : citer longuement le
philosophe.
Nietzsche est-il antisémite ou sa
doctrine présente-elle des indices de racialisme ?
Très clairement, Nietzsche est un racialiste en ce sens qu’il utilise le terme
« race » pour parler des juifs par exemple. Il admet donc l'existence de races différentes. Comme sa pensée est un relativisme où la connaissance stable n’est pas possible, Nietzsche
utilise à tort et à travers des concepts, dont celui de « race », sans prendre la peine de les défnir. La « race » pour lui est en fait un amalgame sociologique et biologique
d’individus, bref un concept branlant.
A première vue, Nietzsche apparaît plutôt comme un admirateur du peuple Juif et de son
histoire dans ses œuvres. D'abord il utilise souvent l’exemple des juifs « comme race » qui a été la première à s’émanciper des valeurs morales anciennes : « Les
Juifs "peuple né pour l'esclavage", comme le dit Tacite et toute l'antiquité avec lui - "peuple élu entre tous les peuples", comme ils le disent eux-mêmes et le croient - les Juifs ont accompli
ce prodigieux renversement des valeurs grâce auquel la vie terrestre a connu pour quelques millénaires un nouvel et dangereux attrait. Leurs prophètes ont fondu en une seule notion le "riche",
l'"impie", le "méchant", le "violent", le "sensuel " et pour la première fois ont donné un sens infamant au mot "monde". C'est dans ce renversement des valeurs (qui a fait du mot "pauvre" le
synonyme de "saint" et d'"ami") que réside l'importance du peuple juif; c'est avec lui que commence l'insurrection des esclaves en morale.» (Par delà le bien et le mal, § 195).
Nietzsche semble simplement détester la religion juive,
comme le christianisme, qui sont selon lui des religions de la miséricorde, du pardon en somme de la puissance des faibles sur les forts. Les juifs (religieux) ont été les premiers à instaurer un
table des lois, les dix commandements, qui ont été la prémisse de tout autre forme de droit, bref le noyau de la puissance des faibles sur les forts. A cela il oppose une autre idée, celles des
puissants dominant les faibles : « 59. [...] Grecs! Romains! La noblesse de l’instinct, le goût, la recherche méthodique, le génie de l’organisation et de l’administration,
la foi, la volontéd’un avenir humain, le
grand « oui » à tout, tout cela visible et perceptible à tous les sens, le grand style, non plus seulement en art, mais devenu réalité, vérité, vie… Et cela, non pas réduit en cendres, instantanément, par un cataclysme naturel! Non pas foulé
aux pieds par des Germains et d’autres pédestres balourds! Mais mis à mal par de rusés, de furtifs, d’invisibles et d’anémiques vampires! Non pas vaincu – seulement vidé de son sang!… oh, ils
sont malins, malins jusqu’à la sainteté, ces Messieurs les Pères de l’Eglise! Ce qui leur manque, c’est tout autre chose. La nature les a mal partagés: – elle a oublié de leur attribuer un petit
capital d’instincts respectables, corrects, propres… Entre nous, ce ne sont même pas des
hommes… Si l’Islam méprise le christianisme, il a mille fois raison : l’Islam suppose des hommes pleinement virils ». L’Antéchrist (1888), aphorisme
59.
Dans l’Islam, Nietzsche voit par contre une religion du salut, une religion aristocratique
dévolue à la toute-puissance divine, une religion qui n’effémine pas ses conceptions et qui exalte le fort au détriment du faible.
A propos des Juifs dans l'histoire de l'Europe, Nietzsche se fait même parfois apparemment
élogieux : « Ce que l'Europe doit aux Juifs ? Beaucoup de choses, bonnes et mauvaises, et surtout ceci,
qui appartient au meilleur et au pire : le grand style dans la morale, l'horreur et la majesté des exigences infinies, des significations infinies, tout le romantisme sublime des problèmes
moraux, et par conséquent ce qu'il y a de plus séduisant, de plus captieux et de plus exquis dans ces jeux de lumière et ces invitations à la vie, au reflet desquels le ciel de notre civilisation
européenne, son ciel vespéral, rougeoie aujourd'hui, peut-être de son ultime éclat. Nous qui assistons en artistes et en philosophes à ce spectacle, nous en sommes - reconnaissants aux
Juifs. »
Alors Nietzsche ami des Juifs...dans la suite de cette tirade, Il leur reconnaît même
le mérite d'être en mesure de dominer l'Europe, mais de n'avoir pas pour le moment, l'intention de le faire...« C'est un fait que les Juifs, s'ils voulaient - ou si on les y forçait, comme semblent le vouloir les antisémites -, pourraient dès maintenant
exercer leur prépondérance et même littéralement leur domination sur l'Europe ; c'est un fait également qu'ils n'y travaillent pas et ne font pas de
projets dans ce sens. »
Le « petit problème » est que cette éloge n'est rien
d'autre que l'argumentation antisémite sur ce que seraient les Juifs : un peuple « aux exigences infinies », dont la religion est fondatrice de la dégénérescence civilisationnelle
qui va contaminer l'Occident, un peuple qui domine les arts et la politique , et par conséquent l'ensemble du système. … Tout le discours antisémite, qui sépare les Juifs du reste de leurs
concitoyens dans chaque pays, qui leur donne des caractéristiques immuables sur des milliers d'années, qui fait d'eux un corps unique et coordonné est dans son intégralité présent dans le
discours nietzchéen. Peu importe qu'il ne leur reconnaisse pas la volonté « actuelle » de pousser la domination possible jusqu'à son terme, puisqu'il les a déjà définis comme les
antisémites les définissent.
Quant à son mépris pour les antisémites politiques de son
époque, souvent invoqué par ses partisans, il faut préciser en quels termes il s'exprime : Nietzsche les appelle « les juifs envieux, les pires de tous », il leur reproche donc des
traits qu'il attribue de manière générale aux Juifs. Traiter d'autres antisémites de Juifs qui s'ignorent, est-ce autre chose que de l'antisémitisme. Nieztsche leur attribue aussi le qualificatif
de « dilettantes rébarbatifs » , bref il les considère comme des amateurs dans le domaine de la « race » notamment et se désole donc de les voir citer ses œuvres, alors
qu'ils sont tout simplement indignes de lui.
Si l'on devait déclarer étrangers au fascisme, tous les philosophes et écrivains dont le fascisme se réclame, alors
il ne resterait pas beaucoup de références fascistes : Evola, Heideger, Celine, Drieu La Rochelle, Sorel et bien d'autres se sont toujours sentis « incompris » par les mouvements
politiques qu'ils ont inspiré, et toujours au nom de la « pureté idéale », opposée à la bassesse des « militants » qui ne comprenaient jamais assez bien la pensée des grands
hommes. L'intellectuel fasciste ou pré-fasciste se sent toujours au dessus de la mêlée des sous-hommes que sont pour lui les 99 pour cent de l'humanité.
Cela n'enlève rien au sens de son discours, et à son rôle
historique : ainsi l'antisémitisme de Nietzsche se couple avec la haine féroce du mouvement socialiste et anarchiste et du mouvement ouvrier en général.
Nietzsche est-il un
rebelle ?
Pour autant qu’un rebelle puisse condamner les conflits sociaux et les opinions en rupture
avec la société bourgeoise, alors oui, sinon non hélas pas le moins du monde. Certes, Nietzsche fait profession de foi d’athée. C’est une importante rébellion pour l’époque (que sa mère lui
pardonnera jamais, même lorsqu’elle s’occupera de son fils dément), mais Nietzsche n’a cure des révolutionnaires hors de cette rébellion : « Quand l’Anarchiste, en
tant que porte-parole de couches décadentes de la société, exige avec une belle indignation le « Droit », la « Justice », l’ « Egalité des Droits »,
il n’agit que sous la pression de son inculture, qui ne sait comprendre pourquoi il souffre au fond, et de quoi il est pauvre, c’est-à-dire de vie… C’est l’instinct de causalité
qui l’emporte chez lui : s’il se sent mal, il faut quelqu’un soit en soit cause… De même, sa « généreuse indignation » lui fait déjà du bien. C’est pour tous les pauvres
diables un vrai plaisir que de pouvoir proférer des injures – cela donne une petite ivresse de puissance. Les plaintes, déjà, et le simple fait de se plaindre, suffisent à donner à la
vie assez de charme pour qu’elle soit supportable. Il y a dans toute plainte une subtile dose de vengeance : à ceux qui sont faits autrement, on reproche son mal-être, ou, le cas échéant, sa
bassesse, comme une injustice, comme s’ils jouissaient d’un privilège illicite. « Si je suis une canaille, tu devrais aussi en être une. ». » (…). Les doléances ne valent
jamais rien, elles sont dictées par la faiblesse. Que l’on attribue son mal-être aux autres ou à soi-même, (le premier cas est celui du socialiste, le second par exemple celui du
chrétien), cela revient pratiquement au même. Ce qu’il y a de commun, et, disons-le, d’indigne dans les deux cas, c’est qu’il y faut à tout prix attribuer à quelqu’un la faute de ce que l’on
souffre, bref que celui qui souffre se prescrive à lui-même, contre sa souffrance, le miel de la vengeance. » (Friedrich Nietzsche, Crépuscule des idoles, Œuvres complètes, tome VIII, p. 127 ).
Nietzsche est définitif dans ce texte, thème dont la
récurrence reviendra souvent. La révolution, le changement brutal de société n’est qu’une pure vue de l’esprit, et lorsqu’on choisit le camp révolutionnaire (socialiste) ce n’est que pour se
venger des malheurs que l’on subit, au lieu de se comporter comme un « vrai homme », un « puissant » et affronter ce qui nous entrave.
Alors si ce n'est pas une révolution sociale pour l'égalité
entre les hommes que veut Nietzsche, vers quoi tend sa rebellion contre la société de son temps ?
Nietzsche , la réversion des valeurs,
et l'apologie des forts
Nietzche veut renverser les valeurs de la
société actuelle car elles sont le fruit du platonisme, de la chrétienté et de la féminisation de la société de la société. Pour lui la civilisation de son temps est en proie à la décadence, ce
sont les faibles qui ont pris les rênes du pouvoir d’une part dans le monde des idées, par le platonisme ,et d’autre part dans la société par le christianisme. Du coup, les forts se sont
retrouvés exclus de la société et doivent subir le joug, des faibles. Cela devient paroxystique dans la société prussienne que Nietzsche notamment par l’émergence du droit de plus en plus positif
(c’est-à-dire dicté par des lois et règlements), par le développent du capitalisme qui force l’homme au confort et non plus à la lutte (ce qui le conduit à réévaluer à la « hausse » la
place de la femme dans la société) etc.
C’est contre cette décadence que Nietzsche veut se battre. Contre la religion chrétienne il
veut imposer la mort de Dieu et l’érection d’une nouvelle spiritualité inspirée par Dionysos ; contre le platonisme il veut revenir aux sources de la philosophie grecque, contre la société
prussienne, Nietzsche rêve de cités grecques anciennes.
Il faut donc renverser les valeurs, non pour faire la révolution, mais pour en imposer
d’autres à la société, celles qui découleraient d'un état antérieur de celle-ci : « Les hommes
supérieurs se distinguent des inférieurs en ce qu'ils voient et entendent indiciblement plus, et ils ne voient et n'entendent qu'en méditant - et c'est cela qui distingue l'homme de l'animal
comme les animaux supérieurs des inférieurs. …Nous autres méditatifs-sensibles, sommes en réalité ceux qui produisons sans cesse quelque chose
qui n'existe pas encore : la totalité du monde, éternellement en croissance, des appréciations, des couleurs, des poids, des perspectives, des degrés, des affirmations et des négations. Cette
création poétique de notre invention, est sans cesse étudiée, répétée pour être représentée par nos propres acteurs que sont les soi-disant hommes pratiques, incarnée, réalisée par eux, voire
traduit en banalités quotidiennes. Tout ce qui a quelque valeur dans le monde actuel, ne l'a pas en soi, ne l'a pas de sa nature - la nature est toujours sans valeur ; mais a reçu un jour
de la valeur, tel un don, et nous autres nous en étions donateurs ! C'est nous qui avons créé le monde qui concerne l'homme ! - Mais c'est là justement la notion qui nous manque, et s'il nous
arrive de la saisir un instant, nous l'avons oubliée l'instant d'après : nous méconnaissons notre meilleure force, nous nous sous-estimons quelque peu, nous autres contemplatifs - nous ne sommes
ni aussi fiers ni aussi heureux que nous pourrions l'être » (Le Gai savoir, § 301).
En fait Nietzsche refuse cette société et souhaite pour partie revenir à la
nature, moment où les puissants l’emportait sur les faibles, alors que la société a construit la protection des faibles et l’esclavage des forts. On croit presque toucher du doigt le principe de
la sélection naturelle darwinienne, sauf que Nietzsche ne croit pas au progrès de la science et refuse les doctrines de Darwin : « Pour ce qui en est de la fameuse « Lutte pour la Vie », elle me semble provisoirement plutôt affirmée que démontrée. Elle se
présente, mais comme exception ; l’aspect général de la vie n’est point l’indigence, la famine, tout au contraire la richesse, l’opulence, l’absurde prodigalité même, — où il y a
lutte, c’est pour la puissance... Il ne faut pas confondre Malthus avec la nature. — En admettant cependant que cette lutte existe — et elle se présente en effet, — elle se termine
malheureusement d’une façon contraire à celle que désirerait l’école de Darwin, à celle que l’on oserait peut-être désirer avec elle : je veux dire au détriment des forts, des privilégiés,
des exceptions heureuses. Les espèces ne croissent point dans la perfection : les faibles finissent toujours par se rendre maîtres des forts — c’est parce qu’ils ont le grand
nombre, ils sont aussi plus rusés... Darwin a oublié l’esprit (— cela est bien anglais !),… » (Le crépuscule des idoles, § 14).
En fait Nietzche refuse la doctrine de Darwin dans son approche scientifique, MAIS il la
dévoie . Du reste ce n’est pas un hasard s’il cite Mathus. Si Nietzsche refuse Darwin en sciences naturelles, en revanche, Nietzsche est un social-darwiniste en terme sociologique. Il veut que
les forts par un ensemble de réversion des valeurs, reprennent les rênes du pouvoir au sein de la société, car il faut une sélection au sein de la société, celle des plus forts qui devront
exploiter les plus faibles (femmes, ouvriers…). Les « plus forts » seraient donc cette caste de « contemplatifs » qui devraient en résumé pouvoir contempler tranquille pour
faire avancer le monde avec la grandeur de leur pensée pendant que la masse travaille à les nourrir.
Voilà ce qu’est la réversion des valeurs, c’est donc tout
sauf un processus révolutionnaire ou même une révolution cultuelle. C’est juste remplacer des valeurs morales par d’autres et ainsi faire que la société soit dirigée hiérarchiquement par les
forts avec l’exploitation des faibles. On comprend mal comment cette réversion des valeurs peut faire rêver « à gauche », tant elle est une nostalgie réactionnaire, une rêverie
aristocratique où la sélection des privilégiés ne se ferait plus par le sang, mais par cooptation...le rêve fasciste, qui ne se confond pas avec le racialisme est déjà
là.
Quel est le projet de société de
Nietzsche ?
Nietzsche va éviter soigneusement de proposer un changement
sociétal, en individualiste qu’il est ; mais si son œuvre est surtout faite de préceptes moraux, ses références apparaissent ici et là. C' est loin d’être une société libre et ouverte, c’est
plutôt une société militaire qui loin de nous faire penser à Athènes, nous fait plus penser à Sparte, une aristocratie des forts où les faibles trinquent, lisons :
« Du manque de forme noble. — Les soldats et les commandants entretiennent toujours des rapports mutuels bien plus élevés que les ouvriers et les
employeurs. Pour l'heure du moins, toute culture d'origine militaire se situe encore largement au-dessus de toute soi-disant culture industrielle : cette dernière est, sous sa forme
actuelle, le mode d'existence le plus vulgaire qui ait jamais existé. C'est la simple loi du besoin qui s'y exerce : on veut vivre et l'on doit se vendre, mais on méprise
celui qui tire profit de ce besoin et s'achète l'ouvrier. Il est étrange que l'on ressente la soumission à des personnes puissantes, effrayantes, voire terrifiantes, à des tyrans et à des chefs
militaires comme infiniment moins pénible que cette soumission à des inconnus dénués d'intérêt comme le sont tous les magnats de l'industrie : l'ouvrier ne voit d'ordinaire dans l'employeur
qu'un chien astucieux, qu'un vampire qui spécule sur toute misère, dont le nom, la tournure, les moeurs et la réputation lui sont totalement indifférents. Il est vraisemblable que les industriels
et les gros négociants étaient jusqu'à présent trop dépourvus de toutes les formes et de toutes les marques distinctives de la race supérieure, qui seules rendent les personnes intéressantes;
peut-être, s'ils avaient dans le regard et dans l'attitude la noblesse de l'aristocratie de naissance, n'y aurait-il pas de socialisme des masses. Car celles-ci sont au fond prêtes à toute espèce
d'esclavage, à condition que le supérieur qui les commande légitime constamment sa supériorité, le fait qu'il est né pour commander — au moyen de la forme noble! L'homme le plus commun
sent que la noblesse ne s'improvise pas et qu'il doit honorer en elle le fruit produit par de longues périodes, — mais l'absence de forme
supérieure et la vulgarité tristement célèbre des industriels aux mains rouges et grasses le conduisent à penser que seuls le hasard et la chance ont ici élevé l'un au-dessus de l'autre :
tant mieux, conclut-il par devers lui, faisons nous aussi l'essai du hasard et de la chance ! Jetons donc les dés ! — et c'est le début du socialisme. » (Gai
Savoir, § 40).
Ici Nietzsche accuse clairement le capitalisme, non d’exploiter l’ouvrier qui y est un
esclave, mais il fustige l’industriel de ne pas se comporter avec plus de discipline militaire à l’égard de l’ouvrier, et cette forme de faiblesse comme nous le soulignons à la fin du paragraphe
mène selon Nietzsche, horreur absolue, vers le socialisme ! Nietzche considère le capitalisme comme un danger, mais le danger de voir les valeurs socratiques et chrétiennes
l’emporter sur les valeurs viriles . Nietzsche déteste l’ouvrier, comme du reste cette bourgeoisie bien pensante de gauche qui défend Nietzsche bec et ongle et c’est bien pourquoi
Onfray se moque de Poutou l’ouvrier-candidat du NPA . Deleuze et d’autres pensent et vivent Nietzsche, car Nietzsche trace une ligne de démarcation nette entre lui (et les intellectuels
« grand style » aristocratiques) et la plèbe (les ouvriers).
Nietzsche et le mépris de l'ouvrier et
de ses mouvements révolutionnaires
Comment des prétendus penseurs « de gauche » peuvent-ils se
reconnaitre en Nietzsche. La réponse est fort aisée. Ces penseurs de gauche (Deleuze, Derrida, Guattari, Lefebvre, Onfray….) ne cherchent à être ni des révolutionnaires véritables, ni des
libérateurs du prolétariat, ils ne sont uniquement des « rebelles » aux yeux d’une certaine bourgeoisie et les continuateurs de la petite-bourgeoise professorale installée. Laissons
Nietzsche dire lui-même son mépris de l’ouvrier : « combien est proche à présent même au plus oisif d'entre nous le travail et l'ouvrier! La politesse royale des paroles:
« nous sommes tous des ouvriers! » n'eut encore été qu'indécence et cynisme sous Louis XIV » (Le Gai savoir, § 188). Nietzsche utilise d’ailleurs l’ironie comme
souvent pour traiter les questions de son époque, car il veut se placer lui de manière « inactuelle » ; c’est-à-dire au-dessus de la société de son temps, ainsi parlant des
ouvriers, il écrit « si on veut des esclaves, il fait être fou pour leur donner une éducation » (crépuscule des idoles, divagations d'un Inactuel, §40).
Ce mépris de l’ouvrier s’explique par les fondements même de sa philosophie qui est une
aristocratie, non du sang comme on la connaît en Europe sous le féodalisme, mais une aristocratie individualiste d’hommes nouveaux qui deviendront des surhommes, des puissants qui gagneront sur
le pouvoir qu’ont instauré les faibles au travers du droit. Il écrit nettement : « Il faut que des
hommes supérieurs déclarent la guerre à la masse. Partout les médiocres se rassemblent pour devenir les maitres. Tout ce qui s’amollit, tout ce qui s’adoucit, tout ce qui favorise le
« peuple » ou les valeurs « féminines » agit en faveur du suffrage universel, c’est-à-dire de la domination de l’homme vil ». (La volonté de puissance, Tome
2, § 693 ou fragment 861, 1884, Colli-Montanari). Ici tout y est : tout ce que ne sert pas le « fort », le « puissant » revient à être une valeur féminine, c’est-à-dire
selon Nietzsche « faible », on dirait aujourd’hui « ‘sans couilles ». Nietzsche exècre le peuple qu’il considère médiocre, et qu’il envisage comme le sarcophage des
puissants, que cela soit au travers de la religion chrétienne, au travers du platonisme et au travers du droit positif. Il ne voit jamais les contradictions qui règnent au sein de la
société. Il possède tout simplement une vision confuse et mutilée de ce qu’est une société, car il lui-même un outil essentiel pour comprendre la société : la division en classe et la lutte
perpétuelle des classes entre-elles, ainsi que les contradictions au sein du peuple.
Que pense-t-il du socialisme (qu’il soit anarchisant ou marxiste) ? « Le
socialisme moderne a créé une forme de jésuitisme séculier : faire de tous les hommes de purs instruments. Mais on en a pas jusqu’à présent découvert la fin, le pourquoi » (La
volonté de puissance, Tome 1, § 443 ou fragment 757 1884 Colli/Montari). En substance, Nietzsche ne perçoit pas qu’il faille libérer le prolétaire du joug du bourgeois, tout cela une
nouvelle fois parce que pour lui la société est une agrégation d’individus. Il possède de la société une vue métaphysique d’un agrégat qui ne varie pas dans le temps et dans l’espace et qui n’est
pas traverser par des contradictions.
Comment donc défendre Nietzsche lorsque l’on est « de gauche » ? La
réponse est claire comme de l’eau de roche : en défendant une perspective petite-bourgeoise qui méconnait la lutte de classe, les contradictions, bref en défendant une perspective
métaphysique du monde comme une unité invariable . Avant de voir à quoi conduit cette justification de la passivité, il est nécessaire également d'aborder la question des femmes dans l'oeuvre de
Nieztsche, tant ses positions sont claires et complètent, avec celles sur les Juifs, le mouvement ouvrier , une conception du monde où la place de chacun est celle que les fascistes, à sa suite,
lui attribueront
Nietzsche méprise-t-il les femmes comme
les représentantes des individus faibles ?
« Chez la femme tout est une énigme : mais il y a un mot à cet énigme : ce mot est
grossesse./L’homme est pour la femme un moyen : le but est toujours l’enfant. Mais qu’est la femme pour l’homme ?/L’homme véritable veut deux
choses : le danger et le jeu. C’est pourquoi il veut la femme, le jouet le plus dangereux./L’homme doit être élevé pour la guerre, et la femme pour le délassement du guerrier :
tout le reste est folie./Le guerrier n’aime les fruits trop doux. C’est pourquoi il aime la femme ; une saveur amère reste même à la femme la plus douce./Mieux que l’homme, la femme comprend les
enfants, mais l’homme est plus enfant que la femme./Dans tout homme véritable se cache un enfant : un enfant qui veut jouer. Allons, femmes, découvrez-moi l’enfant dans l’homme !/Que la femme
soit un jouet, pur et menu, pareil au diamant, rayonnant des vertus d’un monde qui n’est pas encore ! » (Ainsi parlait Zarathoustra, Première Partie,
« Des petites vieilles et des petites jeunes »).
Néanmoins, le nietzschéen de « gauche », le subversif , trouvera
toujours à redire et si l’on cite cet extrait du poème , il dira justement que l’on ne comprend pas ce que veut dire Nietzsche, qu’il s’agit de poésie, donc d’une forme artistique d’expression.
Pourtant, le philosophe germain a considéré la forme poétique comme une forme possible d’expression de la philosophie, et Zarathoustra, tous les commentateurs le soulignent ,c’est Nietzsche
lui-même en quête du surhomme.
Nietzsche de manière très invariable, va partout dans ses œuvres instiller une
haine de la femme, qu’il voit comme un objet du pêché originel, la créature qui a inspiré par sa féminité la prise du pouvoir des faibles. La société est devenue « efféminée » pour
Nietzsche, la réversion des valeurs doit corriger cela. Voici l’un des paragraphes les plus longs que Nietzsche consacre « au sexe faible », on y trouve ses thématiques de prédilection
, la décadence, la dégénérescence, … : « Jamais le sexe faible n'a été traité par les
hommes avec le respect qu’on lui témoigne de nos jours ; cela va avec les goûts essentiels et les penchants de la démocratie, comme l’irrespect envers les vieillards. Quoi d'étonnant si la
femme en abuse aussitôt ? On demande plus encore, on apprend à se montrer exigeante, on finit par trouver presque offensant ce tribut de respect, on préférerait la rivalité, voire la lutte
ouverte pour la conquête des droits. Bref, la femme perd de sa pudeur. Ajoutons qu'elle perd aussi de son bon goût. Elle désapprend de craindre l’homme ; mais la femme qui a
désappris de craindre renonce à ses instincts les plus féminins. Que la femme relève la tête au moment ou l’homme cesse de vouloir et de cultiver en lui
ce qui est propre à inspirer la crainte ou, disons-le tout crûment, sa virilité, c'est parfaitement légitime et fort compréhensible ; mais ce qui est plus malaise à comprendre, c`est que la
femme, du même coup, dégénère. Or c’est là ce qui arrive de nos jours, ne nous y trompons pas. Dès que l’esprit industriel l’emporte sur l’esprit militaire et
aristocratique, la femme aspire à l’indépendance économique et juridique d'un commis : la femme-commis nous attend aux portes de la société moderne en formation. Tandis qu'elle
s'empare ainsi de droits nouveaux, quelle cherche à devenir le maître et inscrit sur ses drapeaux et ses draperies ces mots : Progrès de la femme. Le contraire s’accomplit avec une évidence
effroyable : la femme est en régression….l’émancipation de la femme, pour autant quelle est réellement revendiquée par
les femmes et non seulement par des crétins mâles, s`avère comme un curieux symptôme de l’affaiblissement, de l’effritement graduel des instincts féminins primordiaux.
Il entre de la bêtise dans ce mouvement, une bêtise quasi virile, dont toute femme bien constituée, donc
intelligente, devrait grandement avoir honte. Perdre le flair qui vous indique sur quel terrain si est le plus apte à remporter la victoire, négliger l’exercice de l’escrime a laquelle on est
passé maître, se laisser aller, en présence de l'homme, peut-être jusqu’à écrire un livre, au lieu d'observer comme naguère une tenue décente
et une humilité fine et matoise ; … à force d’insistance bavarde, dissuader l’homme de croire que la femme doive
être gardée, soignée, protégée, ménagée comme un animal domestique plus délicat, singulièrement sauvage et souvent agréable ; rechercher minutieusement, avec une maladroite indignation tout
ce que la position sociale de la femme a eu et a encore de servile et de subalterne (comme si l’esclavage était contraire à la civilisation et non pas plutôt à la condition de toute civilisation
supérieure, de tout progrès en civilisation), que signifie tout cela, sinon que les instincts féminins s’effritent et que la femme renonce à être
femme ?...Ce
qui chez la femme inspire le respect et assez souvent la crainte, c’est sa nature, plus « naturelle » que celle de l’homme, sa souplesse rusée de véritable félin, sa griffe de tigresse
sous un gant de velours, la naïveté de son égoïsme, son inaptitude à se laisser éduquer, sa sauvagerie profonde, le caractère insaisissable, vaste et flottant, de ses convoitises et de ses
vertus... Ce qui, malgré la crainte qu’on éprouve de ce joli et dangereux félin, inspire la pitié pour la femme, c'est quelle apparaît plus dolente, plus, vulnérable, qu'aucun autre animal, plus
assoiffée de tendresse et condamnée à plus de désillusions. Crainte et pitié, tels étaient jusqu’à présent les sentiments de l’homme en face la
femme, et déjà il lui semblait avoir un pied dans la tragédie qui nous déchire en nous ravissant. Hé quoi ? Tout cela serait fini ? Et on aurait entrepris de désensorceler la
femme ? La femme deviendrait peu à peu de plus en plus ennuyeuse ? Europe, Europe ! On connaît la bête à cornes qui toujours eu pour toi le plus d'attrait, la source des dangers
qui te menacent sans cesse. Ta vieille fable pourrait redevenir de l’histoire, une bêtise énorme pourrait de nouveau te ravir et t’enlever. Et ce n'est pas un dieu, cette fois, qui se
dissimulerait dans cette bêtise énorme : non, rien qu’une idée, une « idée moderne ».(Par delà-le bien et le mal, § 239).
Tout est dit, pour Nietzsche, l’homme doit considérer la femme comme un
animal domestique, celle-ci doit craindre de la virilité de l’homme, et comme si cela ne suffisait pas, Nietzsche se permet de justifier l’esclavagisme, car cela est loin d’être contraire à une
civilisation d’ordre supérieur.
Tout est dit, et par Nieztsche lui -même...mais le grand homme, nous
répondront ses défenseurs, ne s'est jamais engagé politiquement du côté des réactionnaires et des fascistes : bien au contraire, il a mené une vie d'intellectuel itinérant et sans frontières
dans toute l'Europe, amoureux de la beauté et des arts, il a raillé les mouvements nationalistes et les mouvements antisémites existants...mais il l'a fait au nom de la conception aristocratique
de la vie que le petit bourgeois pouvait matériellement se permettre, et qu'il voyait cependant menacée par le mouvement de révolte prolétaire qu'il a tant haï. Son épicurisme individualiste, sa
passivité si contradictoire avec sa rebellion affichée contre cette société dont il goûte pourtant les plaisirs réservés à la classe dominante soi-disant méprisée ,Nietzche ne l'assume même
pas :il tente de le sublimer au nom d'une conception métaphysique de l'histoire qui n'a rien à envier à l'esprit religieux qu'il critique
Qu’est-ce que l’éternel
retour ?
Comme Nietzsche possède une vue confuse et mutilée du monde qui l’entoure, et comme il
cherche du reste à survoler la société de son temps en demeurant un « inactuel », c’est-à-dire en se retirant du combat quotidien sans doute pour ne pas se mélanger à la plèbe,
Nietzsche ne perçoit pas les changements de son époque, ou plutôt à chaque fois qu’il pense le saisir, il leur donne une explication fantoche. C’est sa théorie de l’éternel retour. Nietzsche fera
dire à Zarathoustra : « il est dur de vivre avec les hommes, parce que se taire et si difficile, surtout pour un bavard » (Ainsi parlait Zarathoustra, deuxième
partie, « de la rédemption »).
. L’éternel retour est en fait la théorie de la circularité
du temps, qui revient arrivé à terme à son départ, un peu comme le passage des saisons. Un jour Zarathoustra en quête de voyage embarque sur un navire, le bruit commence à courir que ce sage a
embarqué et au bout de deux jours de silence, le sage à travers d’énigmes va vouloir décrire ce qu’il ya de plus profond dans le monde, qu’il a reçu en révélation suite à sa méditation. Un nain,
parmi les voyageurs le contredit et s’en suit un duel rhétorique « c’est toi ou c’est moi » dit Zarathoustra au nain. Vient l’énigme du temps « …car tout ce qui peut courir :
il lui faut encore une fois courir, tout le long de cette rue ! »(Ainsi parlait Zarathoustra, Troisième partie, « de la vision et de l’énigme »). Dans le gai savoir (§ 341),
le philosophe écrit « cette vie comme tu la vis maintenant et comme tu l’as vécue, il te faudra la vivre encore une fois encore et d’innombrable fois ;
il n’y aura rien de
nouveau, mais chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée
et chaque soupir et tout indiciblement petit et grand de ta vie doit te revenir et tout dans la même disposition et la même succession ». En Fait le principe de l’Eternel retour, perspective anti-dialectique est un fatalisme. En effet
à quoi bon s’investir dans une action politique, si rien ne change jamais et que tout va revenir comme autrefois ? C’est une théorie de l’équilibre qui n’admet par la lutte du nouveau contre
l’ancien. . Dès lors Nietzsche prend la posture
de l’inactuel, de celui qui est au-dessus de la mêlée qui ne s’engage en rien et vitupère l’époque comme un vieux sage rabougri,
en évitant ainsi lui le philosophe du surhomme de s’engager physiquement dans une bataille qu’il sait perdue d’avance.
Voilà Nietzsche raconté par lui-même , à travers de longs
passages parfaitement clairs de son œuvre : ceux-ci naturellement ne sont jamais cités par les admirateurs de Nietzsche à gauche, qui lui préfèrent des aphorismes ambigus, intérprétables à
volonté et dans tous les sens possibles...mais seulement si l'on n'a pas lu les extraits cités ici, qui, eux éclairent toute l'oeuvre.
Nietzsche précède bien la pensée fasciste , dans le rêve d'une
nouvelle aristocratie , qui, cependant, matérialiserait le retour à un état antérieur de la société, lorsqu'elle n'était pas encore pervertie par l'égalitarisme.
Nietzsche est bien ce type du petit-bourgeois nostalgique qui
constituera le gros des troupes du fascisme : anti-capitaliste romantique, pour qui le capitalisme est dangereux parce qu'il peut libérer des forces sociales qui anéantiront sa classe,
celles des prolétaires.
Sa révolution est un retour en arrière pas un bond en
avant.
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