2011 restera une grande année pour les
catholiques intégristes :celle où ils sont enfin apparus comme un mouvement massif et offensif, à l'occasion des deux mobilisations contre des pièces de théâtre , et précédemment contre une
œuvre d'art contemporain, dégradée en plein jour dans un musée.
Dans ces trois occasions, la ligne a été très dure et très éloignée des apparitions habituelles du mouvement sur le front de la
lutte anti-IVG : cette fois, on ne se contente plus de prier, on ne marche plus tranquillement avec ses enfants, mais on affronte les forces de l'ordre et on défend les actes de violence
matérielle et physique. D'ailleurs l'appel lancé par CIVITAS pour les manifestations contre les théâtres était sans ambiguité aucune dirigé vers la jeunesse fasciste dont les membres se sont
pressés d'y répondre.
Pourtant une stratégie ne chasse pas l'autre : moins médiatisées , les prières devant les établissements pratiquant l'IVG se
sont multipliées, et ce n'est pas un hasard si l'hôpital Tenon, où le centre n'a été maintenu que par une mobilisation exemplaire des personnels et de la population en est désormais une cible
régulière.
Le combat pour le droit à l'IVG est bien un combat de classe : non seulement parce que ce droit ne peut être garanti aux
femmes prolétaires que par l'existence concrète de structures leur permettant d'y avoir accès, mais aussi parce qu'il trouve en face de lui une bonne partie de la bourgeoisie, dont la
mobilisation n'est pas seulement idéologique mais aussi pratique.
L'importance de cette mobilisation, notamment en terme d'investissement financier de la part d'enseignes capitalistes qui pour
autant ne tiennent pas à être mises en cause publiquement, explique la différence d'approche des activistes de terrain de l'intégrisme catholique, qui ces dernières années ont cherché à donner
une apparence plus ouverte et pacifiste à leur mouvement spécifique contre l'IVG.
La violence directe contre les structures d'accès aux droits pour les femmes mettrait en effet en danger des initiatives aussi
diverses que des contrats d'assurance anti-IVG ou le contrôle de structures sociales agrées par les autorités par des militants de la cause.
Qu'est-ce qu'un contrat d'assurance anti-IVG ? C'est la souscription à une complémentaire santé qui exclut toute prise en
charge de frais annexes liées à une éventuelle interruption de grossesse. En France, c'est possible grâce à une société de courtage en assurances, Assurethic fondée par un militant catholique de longue date.
Celle-ci finance nombre d'activités liés aux anti-IVG, notamment les maisons Tom Pouce , dont nous reparlerons plus loin dans cet
article, mais aussi par exemple le Tour du monde « pro-vie » d'une catholique intégriste québécoise, qui donne l'occasion de médiatiser la cause.
Libre choix de chacun de consommer « pro-vie » ? Pas seulement. L'objectif de cette société de courtage est aussi
et surtout de constituer une force collective qui permettrait de faire pression sur les assureurs existants, en conditionnant la souscription de contrats chez eux au respect de certaines
clauses : non-investissement dans la prise en charge de soins relatifs à l'IVG, mais aussi à l'euthanasie ou à ce que les anti-IVG appellent l' « eugénisme » et donc par
exemple, la procréation médicalement assistée.
Ce n'est pas un petit enjeu : la Sécurité Sociale ne rembourse que 80 % de l'IVG proprement dite en milieu hospitalier et
70% pour l'IVG médicamenteuse. Les mutuelles ont parfaitement le droit de ne pas proposer le complément, c'est déjà le cas pour certaines d'entre elles.
D'ores et déjà, beaucoup de femmes n'ont pas de mutuelle et doivent donc acquitter ces frais, si elles ont des revenus trop hauts
pour la CMU.
Aujourd'hui, les catholiques intégristes n'ont pas les forces suffisantes pour faire pression sur les grands assureurs, mais des
initiatives comme Assurethic sont la base d'initiatives massives qui pourront organiser par la suite la pression collective nécessaire.
Et ce d'autant plus que leur point de vue est soutenu par une fraction grandissante de la bourgeoisie qui met la main à la pâte,
de manière suffisamment indirecte pour ne pas souffrir de ce soutien.
Les plannings familiaux ferment ou se débrouillent avec des bouts de ficelle. Les hôpitaux sont surchargés, les foyers
d'hébergement pour femmes surpeuplés et souvent dégueulasses.
Mais, « étrangement », au milieu des annonces perpétuelles de fermeture de structures sociales et sanitaires, quelques
exceptions attirent l'oeil, par exemple le réseau des Maisons Tom Pouce, qui accueille exclusivement
des jeunes femmes enceintes dans la précarité...
Sur le site de ces foyers, qui se sont multipliés ces dernières années, les photos d'intérieur tout neuf et coloré , meublé avec
soin, installés dans des maisons avec jardin contrastent avec l'état habituel dégradé des structures d'aide sociale.
Les maisons Tom Pouce travaillent avec l'agrément de l'Aide Sociale à l'Enfance dans plusieurs départements : ce qui étonne,
c'est qu'il n'est même pas nécessaire d'être originaire du département ou se situe le foyer pour y être accueillie. D'habitude , en ces temps ou chaque élu local n'a qu'une obsession, ne pas
récupérer de nouveaux pauvres, cette possibilité est inexistante...
Pour être accueillie en Maison Tom Pouce, quand on est une femme en début de grossesse, sans domicile fixe , et sans ressources,
une seule condition ….poursuivre sa grossesse.
Un hébergement stable , pendant quelques mois, un suivi social, et la perspective même illusoire de sortir de la précarité la plus
absolue, c'est évidemment un élément de poids lorsqu'on doit prendre sa décision de garder ou non un enfant.
Les Maisons Tom Pouce ont été fondées par une
militante catholique opposée à l'avortement, soutenue par la Fondation Lejeune et SOS Futures Mères . Nous avons évoqué cette genèse de la structure dans un précédent article.
Mais aujourd'hui, en plus de l'agrément des autorités et du soutien sans faille des catholiques intégristes, les Maisons Tom Pouce
ont d'autres ressources , dont ne bénéficient évidemment pas d'autres structures sanitaires et sociales : le soutien de nombreuses grosses entreprises.
Parmi elles , Carrefour, Schneider HP, ou les cuisines Schmidt apportent une aide financière ou en nature. Les Maisons Tom Pouce
sont aussi aidées par d'autres entreprises au travers de l'utilisation du service civique ou du mécénat.
Et ceci s'ajoute à un financement en Seine et Marne au moins par le secteur public, en l'occurence par le Conseil Général.
Bien sûr, la responsable de Tom Pouce Marie Noêlle Couderc, comme ses soutiens tiennent un discours rassurant : les opinions
personnelles des fondateurs et tenants de la structure n'interféreraient aucunement avec l'activité. Et on peut se dire qu'il vaut mieux des structures pour femmes enceintes, même si la même
attention n'est pas accordée aux autres que pas de structures du tout.
Mais toute cette aide des entreprises et des pouvoirs publics , alors que l'accès à l'IVG est restreint et délaissé , ne s'adresse
pas à une structure neutre. Bien au contraire, celle-ci est utilisée pour promouvoir le discours anti-IVG.
Il suffit de parcourir la lettre régulière de l'Association pour en faire la preuve . Celle de décembre 2007 est édifiante : elle contient le récit du destin d'Emma, violée dans un parc, tombée enceinte et qui
gardera son enfant grâce à l'aide des Maisons Tom Pouce alors que son environnement familial y était défavorable et qu'elle même hésitait. Il est suivi d'un plaidoyer...pour la béatification du
Professeur Lejeune
La rubrique « On en parle » du site est elle aussi très claire, en voici un extrait :
« Depuis la création de notre association, notre vocation n’a pas changé : être là quand une future maman a besoin
d’aide. Le nombre d’avortements, de son coté, n’a pas diminué, bien au contraire. Mais il apparaît que la nouvelle génération se pose désormais la question du bien fondé de cet acte irréversible
: assisterait-on à une prise de conscience ?
Lorsque nous discutons avec des jeunes gens, nous ne ressentons ni agressivité ni indifférence, mais bien plutôt de
l’intérêt lié à une écoute attentive. Tous savent de quoi nous parlons, toutes ces situations sont pour eux éloquentes car bien souvent il les ont rencontrées dans leur famille ou auprès de leurs
amis. Mais que faire quand la grossesse surgit ?
Notre rôle prend alors tout son sens : Nous tous devons être là pour intervenir lorsque le problème survient, pour pallier l’absence de l’entourage démissionnaire vers lequel la future maman
devrait tout légitimement trouver du secours. »
On trouve également un choix de chansons anti-IVG, dont celle dont les médias ont beaucoup parlé , Aurélie de
Colonel Reyel .
Marie Noelle Couderc a tout a fait le droit de vivre ses idées en tant qu'individu...mais c'est bien en tant que directrice d'une
structure financée par les pouvoirs publics, et donc en violation totale de la neutralité afférente à sa fonction qu'elle intervient dans des journaux catholiques ou elle affiche l'objectif de
son projet : « sauver des « enfants » de l'IVG ».
C'est aussi avec son titre professionnel qu'elle participera à un colloque chrétien contre la théorie du genre en janvier 2012 .Ce ne sera pas le premier, puisque les Maisons Tom Pouce ont par exemple été présentées dans un congrès de l'Union pour la Vie en 2010, l'Union pour la Vie réunissant un conglomérat d'anti-IVG, notamment ceux qui manifestent
devant les hôpitaux, par exemple SOS Tous Petits.
Ces dernières semaines, féministes, députés,
sénateurs de gauche et de droite se sont lancés , à partir de l'affaire de la crèche Babyloup dans une vaste campagne, qui aboutira bientôt à une loi : il s'agirait de faire respecter la
« laicité » en interdisant aux salariées des crèches, mais aussi aux assistantes maternelles de porter le voile, dans l'exercice de leur activité professionnelle. Une récente décision
du Conseil d'Etat valide également le principe de l'interdiction des sorties scolaires aux mère de famille voilées.
Quoi qu'on pense de la religion ou du port du voile, ces prises de position et ces décisions politiques ont en tout cas deux
caractéristiques : le débat a visé uniquement l'islam, et surtout ce sont à la finale des croyantes individuelles, dont des salariées qui feront les frais des mesures prises.
Dans le même temps, des structures ouvertement partisanes de la vision catholique intégriste bénéficient à la fois du soutien de
grands patrons et du financement public, sans même qu'un minimum de réserve soit exigé de la part de ses responsables.
Dans le combat pour leur liberté, les femmes sont donc bien seules : et l'indignation morale, de même que les mobilisations
contre les manifestations publiques des catholiques intégristes ne suffiront pas. Heureusement, les luttes qui ne cessent de se mener , qui unissent usagères et travailleuses des plannings
familiaux, des établissements hospitaliers ne cessent de s'intensifier notamment contre les fermetures de centre.
L'espoir antifasciste comme souvent nait bien de la force de la lutte des classes.
Sur les stratégies des anti-IVG, retrouvez nos précédents articles:
Les anti-IVG ne font pas
que marcher
Avortement : attention aux donneurs de conseils
bénévoles
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